Mon blog-notes pour vous parler du métier de traducteur, mais aussi et de manière plus générale de la langue française, de son étymologie, de sa littérature, de sa traduction, de ses expressions et d'un tas d'autres surprises.
N'hésitez pas à donner votre avis en cochant les cases sous chaque billet.

vendredi 25 septembre 2009

Holorime

Des vers holorimes sont des vers entièrement homophones. La rime est consitituée du vers entier.

Kakemphaton

Le kakemphaton (du grec signifiant malsonnant) est une figure de style qui consiste en un jeu de mots, souvent un calembour ou apparenté, réalisé involontairement et basé sur l'homophonie.

lundi 21 septembre 2009

Anantapodoton

Derrière ce terme grec qui ressemble à un nom d'animal préhistorique se cache une figure de style assez méconnue mais pourtant bien usitée, quoique plus souvent par distraction ou par erreur qu'à escient.

L'anantapodoton est une sorte d’anacoluthe (oui, comme l'insulte du capitaine Haddock), c'est-à-dire une rupture voulue de la construction syntaxique. Le procédé en est simple : il consiste à omettre la présence d'un  des termes d'une expression d'alternative. Pardon ? Oui, quelques exemples seront plus parlant :

Paul Valéry, Tel Quel

Ici, Paul Valéry oublie sciemment de compléter sa phrase par "les autres", qu'on attend en toute logique en opposition à "les uns". Un raisonnement logique laisse à penser que "les autres y songent", mais il aurait été plus simple de remplacer "les uns" par "certains".

Notre anantapodoton se construit principalement à partir de corrélations connues : tantôt... tantôt..., plus... plus..., les uns... les autres..., soit... soit..., ou... ou..., etc. Si l'on peut le considérer comme une figure de style, il s'agit très souvent d'un oubli du locuteur ou de l'auteur. Combien de fois rencontrons-nous une phrase qui comporte "d'un autre côté" ou "d'autre part" sans son complément logique "d'un côté" ou "d'une part" ? Cela arrive souvent par oubli, mais aussi quand, par abus de langage, l'auteur utilise cette expression signifiant l'exclusion ou l'alternative alors qu'il veut passer à un autre aspect du sujet et ferait donc mieux de dire "ensuite". Dorénavant, vous pourrez coller un nom sur cette erreur de style !

Dans le même genre, mais un peu plus recherché (et surtout complètement passé dans le langage courant sans paraître pour une erreur), il y a l'anantapodoton avec la paire "non seulement ... mais encore / mais en plus". Pensez-y la prochaine fois que vous demanderez à votre interlocuteur de compléter sa pensée, comme le fait ici Dom Juan à Sganarelle sous la plume de Molière :

Molière, Dom Juan, Acte I, Scène II.

Enfin, un dernier exemple ressortissant à l'humour surréaliste, se retrouve parfois dans des blagues d'enfants, qui sans le savoir utilisent un anantapodoton quand ils demandent :
"Quelle est la différence entre un train ?" (... et quoi ?)

dimanche 20 septembre 2009

Fesse-mathieu

Vaguement connu comme étant une insulte, le fesse-mathieu désigne plus particulièrement un usurier, et par extension une personne très avare, un pingre, un radin, un ladre, un rat.

Le Mathieu dont il est question n'est autre que Saint-Mathieu, apôtre à qui l'on attribue une évangile. Dans cette évangile selon lui-même, le disciple Mathieu est un publicain. Sous l'Empire romain, un publicain était un fonctionnaire local chargé de la collecte des impôts et des taxes de douanes pour l'occupant (Mathieu est d'ailleurs le saint-patron des douaniers). En quelque sorte un collaborateur, d'autant plus haï du peuple qu'il percevait des commissions sur les collectes et en profitait pour être aussi changeur, c.-à-d. usurier.

Jusque-là, c'est compréhensible : Mathieu est un usurier. Mais quelle est cette histoire de fesses ? Plusieurs sources, dont le wiktionnaire, prétendent que fesse-mathieu est une déformation péjorative de "face de Mathieu", qui s'adresserait à une personne ayant la tête de l'emploi. C'est faux ! La première attestation de ce mot dans la littérature (vers 1585) nous en donne tout de suite une définition.
"Ce pauvre misérable avaricieux de père, usurier tout soul, et tant qu'il pouvoit (à Rennes on l'eust appelle Fesse-Matthieu, comme qui diroit bateur de saint Matthieu, qu'on croit avoir esté changeur) en mourut de despit."  Oeuvres facétieuses de Noël du Fail (1520?-1591) Tome 2, éd. 1874
Le fesse-mathieu est donc une personne qui inflige la fessée au saint homme (pour lui soutirer de l'argent). Plus fort que le plus illustre des percepteurs !
On retrouve la trace de notre batteur d'apôtre plus de 80 ans plus tard sous la plume de Molière, qui a fort probablement contribué à la diffusion de cette insulte en la plaçant deux fois dans une des plus connues de ses comédies :


L'Avare (1668), III, 1, Maître jacques

vendredi 18 septembre 2009

Les 50 auteurs les plus traduits


L'Index Translationum est un projet de l'Unesco qui recense, depuis 1932, les traductions d'oeuvres littéraires de par le monde. Depuis 1979, cet index est complètement informatisé et recense l'ensemble de la littérature (générale et spécialisée) mondiale. Logiquement, aucune édition traduite ne leur échappe, car chaque année, les bibliothèques nationales de chaque pays envoient à l'équipe de l'Index Translationum la liste des ouvrages traduits dans leur pays dans l'année. L'Index Translationum est alors actualisé.

Cette immense base de données est librement accessible par internet et regorge de statistiques intéressantes. Elle peut servir à se faire une bonne idée des échanges culturels entre pays (les œuvres françaises sont-elles plus présentes en Russie que les œuvres américaines ?) et donne une indication sur la popularité internationale de certains auteurs. Toutefois, n'oublions pas qu'un auteur très traduit ne vend pas forcément le plus de livres !

Penchons-nous par exemple sur le Top 50 des auteurs les plus traduits, toutes langues confondues. Ce classement est établi en fonction de nombre d’ouvrages et du nombre de langues dans lesquels ils ont été traduit.

"TOP 50" Auteur
DISNEY (WALT) PRODUCTIONS
9425
CHRISTIE, AGATHA
6589
VERNE, JULES
4223
SHAKESPEARE, WILLIAM
3674
BLYTON, ENID
3544
LENIN, VLADIMIR IL'IC
3517
CARTLAND, BARBARA
3406
STEEL, DANIELLE
2942
ANDERSEN, HANS CHRISTIAN
2877
KING, STEPHEN
2732
GRIMM, JAKOB
2518
GRIMM, WILHELM
2508
BIBLIA, N. T.
2292
TWAIN, MARK
2117
SIMENON, GEORGES
2053
DOYLE, ARTHUR CONAN
2030
ASIMOV, ISAAC
2020
JOANNES PAULUS II, PAPA
1966
DOSTOEVSKIJ, FEDOR MIHAJLOVIC
1962
DUMAS, ALEXANDRE, PERE
1955
GOSCINNY, RENE
1953
LONDON, JACK
1941
ROBERTS, NORA
1855
TOLSTOJ, LEV NIKOLAEVIC
1850
LINDGREN, ASTRID
1849
BIBLIA
1839
DICKENS, CHARLES
1839
STEVENSON, ROBERT LOUIS
1823
STINE, ROBERT L.
1819
HOLT, VICTORIA
1573
STEINER, RUDOLF
1515
MARX, KARL
1508
WILDE, OSCAR
1503
SHELDON, SIDNEY
1400
HEMINGWAY, ERNEST
1387
HESSE, HERMANN
1383
MACLEAN, ALISTAIR
1352
BALZAC, HONORE DE
1340
LUDLUM, ROBERT
1303
ENGELS, FRIEDRICH
1271
CLARK, MARY HIGGINS
1265
CHASE, JAMES HADLEY
1252
CEHOV, ANTON PAVLOVIC
1244
TOLKIEN, JOHN RONALD REUEL
1239
POE, EDGAR ALLAN
1236
RENDELL, RUTH
1235
KAFKA, FRANZ
1229
DAHL, ROALD
1228
PLATON
1226
BIBLIA, V. T.
120

S'il n'y a rien d'étonnant à retrouver la présence de nombreux "classiques", certains noms peuvent surprendre. Cela commence dès la tête du classement, tenue non pas vraiment par une personne, mais par une société de production ! En effet, les scénarios de bandes dessinées Disney sont signées Walt Disney ! Ce qui place "l'auteur" loin devant Agatha Christie, second auteur et déjà première femme du classement.
Ne pouvant pas réellement considérer l'ensemble de la production Disney comme un auteur, je prends la liberté, dans la suite de cet article, de commencer par Mme Christie, à qui j'accorde volontiers la première place.

        

Retrouvons donc en seconde place le premier et très illustre français Jules Verne. Il faut descendre à la 14e place pour apercevoir un autre auteur francophone : le liégeois d'origine Georges Simenon. Et là, ça fait mal au mythe. En tant que grand admirateur de cet auteur, il m'est arrivé de lire à plusieurs reprises qu'il était, juste derrière Agatha Christie, le romancier le plus diffusé. L'Index Translationum nous prouve que c'est non seulement faux, mais qu'il n'est même pas l'auteur francophone le plus traduit et ce malgré une œuvre de plus de 350 romans. Cela s'explique certainement par le mythe qui a été créé autour de Simenon dès son vivant. Des tonnes d'histoires et de faits tous plus invraisemblables les uns que les autres ont été colportés à son sujet. Pour certains, il n'est pas étranger lui-même àleur diffusion, pour d'autres, il s'agit de très fortes exagérations médiatiques. Il en a démenti bon nombre dans ses mémoires, mais certaines de ces fausses informations restent vivaces.

Quasiment ex-aequo, deux autres symboles de la littérature francophone, mais dans des registres très différents, puisque, ce tenant la manche à la 19e et 20e place, Alexandre Dumas père devance de peu René Goscinny. En dehors de monsieur Disney, n'est-ce pas là une consécration pour l'école dite "franco-belge" du 9e art de constater que le très prolifique René Goscinny est le scénariste le plus populaire de par le monde ? Certes, pour l'auteur d'Astérix, d'Iznogoud, du petit Nicolas et de nombreux épisodes de Lucky Luke (pour ne citer que les plus connus) tout comme pour Christie et Simenon, le fait qu'ils aient une abondante production littéraire à leur actif n'est pas étranger à leur bonne place, puisque le classement est établi selon le nombre d'œuvres traduites. Mais une chose est certaine, cest qu'aussi prolifique un auteur puisse-t-il être, il n'entrerait pas dans ce classement s'il n'était pas mondialement connu et traduit dans plus de 100 langues.

Terminons par une autre curiosité du top 20, la présence du pape Jean-Paul II, dont on ne peut pas dire qu'il soit exactement le genre d'auteur que l'on s'arrache. Ceci illustre justement une des particularité de ce classement que je soulignais plus haut : un auteur très diffusé et très traduit n'est pas forcément un auteur qui vend beaucoup de livres. Premièrement, Jean-Paul II fut lui aussi relativement prolifique, comme en atteste cette liste d'écrits apostoliques. De plus,  les encycliques, lettres et autres écrits du souverain poncif bénéficient d'un des plus larges réseaux de diffusion possible : le monde chrétien. Rien d'étonnant donc que tout ceci soit traduit dans quasiment toutes les langues possibles. Même si les dix malheureux exemplaires de Redemptoris Missio édités en comanche n'ont pas trouvé acquéreur (ceci étant unexemple inventé, évidemment).
Ceci dit, nous pouvons formuler exactement la même remarque en ce qui concerne le tenant de la 5e place. Ce que beaucoup appelleraient sans hésiter la propagande communiste se remarque ici par la présence de Lénin, Marx et Engels.


Cherchez l'intrus ;-)
 Notons finalement que cette liste comporte des auteurs qui se sont distingués chacun dans des styles littéraires différents et que cela montre qu'il n'y a pas un genre prédominant mais bien "des littératures". La littérature pour enfants et très bien représentée avec Enid Blyton, les frères Grimm (chacun une entrée, au coude à coude), Andersen, Roald Dahl ainsi que les scénaristes de bandes dessinées déjà mentionnés. Remarquez que le genre fantasy n'est pas qu'un effet de mode, vu le rang de Tolkien, auteur, entre autres, de la saga du Seigneur des Anneaux. Les essais politiques, nous venons de la voir également, sont représentés, tout comme les romans policiers de Georges Simenon, Stephen King, Agatha Christie et bien entendu les grands classiques de la littérature russe, française, américaine. Tout est là, ou presque. Et c'est tant mieux !

Pour conclure cet article, voici la liste des 10 auteurs francophones les plus traduits, parmi lesquels nous retrouvons évidemment le "club des cinq" qui font déjà partie des 50 premiers toutes langues confondus.

"TOP 10" Auteur
VERNE, JULES
4167
SIMENON, GEORGES
2041
GOSCINNY, RENE
1947
DUMAS, ALEXANDRE, PERE
1940
BALZAC, HONORE DE
1338
PERRAULT, CHARLES
1128
SAINT-EXUPERY, ANTOINE DE
980
CAMUS, ALBERT
953
HERGE
893
UDERZO, ALBERT
857

Nous constatons une étrange inversion des positions de René Goscinny et d'Alexandre Dumas père, qui, comme nous le mentionnions plus haut, se tiennent dans un mouchoir de poche révolver. A titre personnel, je m'étonne de ne pas voir Jean-Paul Sartre aux côtés d'Albert Camus.
Le fait le plus remarquable est l'apparition de deux autres auteurs de bandes dessinées, à savoir Hergé et le  dessinateur Albert Uderzo, complice de René Goscinny dans les aventures d'Astérix. Il doit selon toute vraisemblance cette entrée au Panthéon des auteurs aux seuls 9 derniers albums d'Astérix, dont il a assuré le scénario après le décès de Goscinny. Ceci constitue une preuve de plus que la série est indéniablement un succès international et que l'abondance de l'écriture n'est pas forcément un critère obligatoire pour figurer dans cette liste.
Si preuve plus flagrante est nécessaire, il suffira de prendre l'exemple d'Anne Frank, malheureux auteur d'un unique Journal, mais traduit plus de 250 fois (en comptant les possibles multiples traductions vers la même langue), ce qui a pour conséquence que tant le livre que l'auteur sont les plus traduits de la langue néerlandaise !

mardi 15 septembre 2009

Une phrase à couper le souffle.

Le troisième volume de A la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust, Sodome & Gommorhe volume I (1922), contient une des phrases les plus longues de la littérature française : 856 mots.

Victor Hugo, lui, fait presque aussi bien dans Les Misérables avec 823 mots entre deux points.

Il existe par ailleurs des exercices de style avec absence de ponctuation. Un exemple est J’aime de Nana Beauregard, qui consiste en une longue énumération de tout ce qu’une femme aime chez son amant – jusqu’au point final, 128 pages plus loin.

Comme je vous sens curieux de savoir à quoi peut bien ressembler cette phrase, je ne résiste pas à la tentation de vous la copier/coller ici.

lundi 14 septembre 2009

Les rétro-acronymes.

D'après la définition de Wikipedia, La rétro-acronymie est le fait d'interpréter un mot comme un acronyme, alors que ce n'en est pas un à l'origine, ou alors de donner un nouveau sens à un acronyme existant. Il y a donc deux sortes de rétro-acronymes (ou de rétro-sigles), qu'on pourrait diviser entre les vrais et les faux. Il s'agit en tout cas d'un exercice qui donne souvent un résultat très fantaisiste. Qui ne s'est jamais amusé à trouver une signification insolite à un acronyme ou à une abréviation ? Un exemple très français est la signification « Rentre Avec Tes Pieds » ou « Reste À Ta Place » pour la RATP (régie autonome des transports parisiens). Il y a aussi « Tout Va Augmenter » au lieu de Taxe de la Valeur Ajoutée pour la fameuse TVA.



Notons qu'en dehors de ces interprétations détournées, il y a dans le processus de création d'acronymes classiques et surtout dans celui de rétro-acronymes souvent l'intention délibérée qui consiste à forger un mot existant dont la signification est en rapport avec l'activité de l'acronyme. Ce n'est pas par hasard que la société d'édition de programmes de télévision, c'est-à-dire La Sept, changea de statut social pour devenir la société européenne de programmes de télévision dès qu'elle devint le septième diffuseur national. Ce n'est pas un hasard non plus si cette septième chaîne fut plus tard remplacée par Arte, un nom bien choisi pour une chaîne culturelle et qui est sensé vouloir dire, au choix, Association relative à la télé européenne ou d'après le Ministère de la culture, Association de retransmission télévisuelle européenne. Le fait de changer la signification d'un acronyme déjà existant, souvent pour coller à une nouvelle réalité, c'est aussi de la rétro-acronymie. 


Un autre exemple d'abréviation qui a changé de signification est le sigle DVD. Alors qu'il était encore en cours de développement, ce nouveau support numérique n'était pas baptisé. Il a d'abord été annoncé dans la presse comme étant un digital videodisk, rapidement abrégé en DVD. Comme ce terme est réducteur, vu qu'on peut y stocker autre chose que de la vidéo, les fabricants ont proposé versatile (polyvalent) à la place de vidéo. Néanmoins, les licences et descriptions commerciales ne mentionnent pas la signification du sigle DVD. Un consortium mondial réunissant les principaux acteurs de ce secteur (fabricants et développeurs), ne pouvant se mettre d'accord, a décidé de ne pas donner de signification particulière au sigle. Dès lors, officiellement, ce support média s'appelle DVD, tout court. Pour l'anecdote, on lui prête parfois la signification de Digital Venereal Disease (maladie vénérienne numérique) par allusion à l'épidémie de piratage et de copies illégales. Si l'on peut parler de rétro-sigle, en voilà un bel exemple et avec Des Versions Différentes ! Peu importe d'ailleurs la signification exacte. Qui se soucie de savoir que VHS vient de Video Home System mais qu'en phase de développement, cela aurait signifié Vertical Helicoïdal System ?

Un autre sigle qui ne signifie en soi rien du tout est le fameux signal de détresse SOS. Ce signal a été adopté en 1908 par pure convention, car il est le plus simple possible en code morse (ti-ti-ti-ta-ta-ta-ti-ti-ti) et reconnaissable de tous même avec du brouillage sur les ondes. En réalité, ce ne sont pas les lettres O et S qui sont envoyées, car il faudrait une pause entre chaque lettre. Or, le signal de détresse est envoyé en continu (...---... / ...---... / etc. au lieu de ... / --- / ...) Les lettres ne sont donc pas épelées, mais le signal a été nommé SOS tout simplement comme moyen mnémotechnique. C'est a posteriori que les rétro-acronymes Save Our Ship et Save Our Souls (et même en français Secours Ou Sombrons) sont apparus. Pourtant, SOS ne veut rien dire et ce pour la simple raison que ce n'est pas une abréviation, donc ni un sigle, ni un acronyme !

Etymologies populaires

Les Anglo-Saxons ont inventé des étymologies populaires pour certains mots, basés sur le principe de la rétro-acronymie, qu'ils appellent par un fort joli mot-valise des backronyms. Ainsi, il n'est pas rare de lire sur internet des légendes toutes plus invraisemblables les unes que les autres expliquant l'origine perdue d'un acronyme ancien. Citons entre autres l'histoire de ce châtelain, veuf inconsolable, et qui n'avait pour seul divertissement que de s'occuper de sa pelouse. Il inventa un sport pour se détendre et invita d'autres hommes à le rejoindre. Par égard pour sa femme décédée, il ne voulut rencontrer d'autres femmes et plaça à l'entrée de son domaine l'écriteau « Gentlemen Only, Ladies Forbidden ». C'est ainsi que son jeu devint … le golf ! C'est bien joli comme histoire, mais c'est évidemment absolument faux. L'étymologie classique nous informe que le mot écossais gouff, puis golf, est certainement un emprunt du néerlandais, où un sport comparable s'appelait kolf, lui-même dérivé de l'allemand kolbe, qui signifie « bâton ».

Les « gros mots » ont eux aussi droit à des rétro-acronymies à dormir debout. L'origine que l'on prête par exemple au mot fuck est elle aussi le fruit d'une imagination débordante. Une première version de l'histoire explique que dans la Grande-Bretagne du moyen-âge, les seigneurs décidaient du droit de consommer le mariage. Les jeunes mariés voulant remplir leur devoir conjugal devaient demander l'autorisation à leur seigneur. Une fois l'autorisation octroyée, ils placardaient sur la porte de leur maison « Fornicating Under Consent of the King » (en train de forniquer avec le consentement du roi), ce qui donna l'abréviation FUCK et avertissait les passants qui seraient susceptibles d'entendre cris et chuchotements que tout cela se passait dans la plus grande légalité. Naturellement, cette loi complètement inapplicable n'a jamais existé.
Une autre histoire explique qu'en Irlande, les couples adultères étaient exposés en place publique avec l'écriteau « For Unlawful Carnal Knowledge » (pour connaissance charnelle illégale). En admettant qu'une telle punition existât, il aurait été plus logique d'écrire sur l'écriteau « adultère » plutôt que l'abréviation d'une obscure formule pseudo-légale dans la langue du peuple (qui ne ressemblait d'ailleurs pas encore à de l'anglais contemporain) alors que la langue de la justice était encore le latin. D'ailleurs, s'il s'agissait bien d'une loi, elle devrait se retrouver dans les nombreux textes de loi d'époque, puisque selon la légende, ce n'était pas encore un gros mot. Ce n'est évidemment pas le cas.

Pour la langue française, nous avons l'explication du mot taf, qui serait l'acronyme de « travail à faire ». Le premier dictionnaire venu nous détrompera. Taf est probablement issu au XVIIe siècle de l'onomatopée tif-taf, évoquant le bruit des fesses qui s'entrechoquent sous l'effet de la peur. Au XIXe siècle, taf était un mot d'argot pour peur et on en retrouve de nombreuses traces ans la littérature d'époque. Au début du XXe siècle, il signifie part de butin. L'expression « chacun son taf » voulait donc dire « chacun sa part ». Ce n'est que dans les récentes décennies que la signification a encore glissé pour devenir synonyme de travail.

Il va de soi que certaines personnes continuent à prêter de la véracité à ces étymologies populaires, principalement pour les mots tabou comme fuck ou shit, qui à cause de leur vulgarité n'apparaissent que très sporadiquement dans la littérature plus ancienne, ce qui rend leur origine obscure. Cependant, les faits historiques démontrent qu'il s'agit bel et bien de légendes. Premièrement, même si la fréquence en est très rare, on retrouve bien la trace de ces mots dans des textes anciens. Fuck, sous des formes anciennes, est vraisemblablement un mot du XVe siècle. Or, le procédé des acronymes, bien que connu de longue date, n'a été utilisé couramment qu'au tout début du XXe siècle. Une exception notable est INRI, dont l'utilisation dans la chrétienté est très ancienne.
De plus, il est peu probable que l'étymologie d'un acronyme soit tout à fait perdue au point de ne plus en trouver trace. Si certains acronymes du langage courant ont perdu leur caractère d'abréviation, comme laser (light amplification by stimulated emission of radiation) et radar (radio detection and ranging), il suffit d'ouvrir un dictionnaire ou une encyclopédie pour en trouver la signification. Il est inimaginable que l'origine d'un mot fabriqué ne soit pas consignée quelque part.

Les acronymes récursifs

Le procédé déjà ingénieux d'inventer des acronymes qui sonnent bien s'est peu à peu sophistiqué jusqu'à l'avènement de l'ère informatique. C'est même devenu l'un des « jeux » préféré des développeurs de logiciels ou de projets informatiques. Ainsi, pour vous parler de ma propre expérience, j'ai traduit des manuels traîtant de systèmes informatiques baptisés VERDI, VINCI ou LISA, avec une signification acronymique plus que capilotractée.
La sophistication consiste en la récursivité de certaines abréviations, phénomène très répandu dans la communauté des logiciels libres et des systèmes GNU/Linux. Le mot Linux lui-même est un rétro-acronyme récursif. Originellement, le nom de ce noyau basé sur le système Unix provient du prénom de son développeur, Linus Torvald. Il a très vite reçu la signification « Linux Is Not UniX » à l'instar de GNU, qui lui signifie réellement, en plus de gnou (l'animal), « GNU is Not Unix » ! La récursivité, c'est le fait que l'abréviation est contenue dans l'abréviation. Un autre exemple est l'encodeur de MP3 LAME, qui signifie « LAME Ain't an MP3 Encoder » tout en étant un nom peu flatteur pour un produit, puisque lame veut dire bancal, mal foutu. Même votre carte Visa est un acronyme récursif qui signifie « Visa International Service Association ».


En conclusion, la multiplication des sigles et acronymes rend encore plus amusant le petit jeu des rétro-acronymes et de la récursivité, que ce soit à des fins purement humoristiques, par détournement (RATP, TVA) ou par l'étymologie populaire (taf), ou bien plus sérieusement pour démarquer son invention ou sa marque de commerce (LAME, VISA) de la concurrence. Il n'est pas inimaginable que bientôt, et pour de vrai, même les dictionnaires étymologiques en perdent leur latin !

Animer une équipe.

Cette expression est issue du vocabulaire des opérateurs de vacances organisées, puis fut empruntée par le jargon des Ressources Humaines. 

La première fois que j’ai consulté une offre d’emploi mentionnant cette qualité dans les compétences requises au poste à pourvoir, j’ai vérifié qu'il ne s'agissait pas d’un job estival d’animateur au Club Méditerranée. Bien que ce ne fût pas le cas, la ressemblance est pourtant marquante. Cela signifie que de nos jours, on ne cherche plus un chef d'équipe ou de service, mais un G.O. 
Le langage des Ressources Humaines est rempli d’euphémismes et autres dénominations politiquement corrigées. Jusqu’à la dénomination même de ce domaine : Ressources Humaines, ça fait classe. Avant, on disait « Service du Personnel ». Parfois, dans les grandes entreprises, il y avait même quelques personnes affectées au recrutement. Dans le temps de mon père, on embauchait et parfois on virait quand ça ne convenait pas. Maintenant, on recrute toujours (enfin ...), mais aussi on évalue, on coach, on aiguille, on forme, on prospecte, on manage, on recycle, on établit des échelles de compétences, de productivité, de motivation, etc. On ne dit plus qu'un employé ne convient pas, mais on lui signifie son incompatibilité fonctionnelle avec l'esprit d'entreprise qui anime le cercle de collaboration. C’est plus contraignant à dire mais ça enrichit le vocabulaire. 

Bref, les Ressources Humaines ont transformé le monde du travail en un parc d'attraction où les patrons ne sont pas moins méchants, mais où il ne font plus du tout peur parce qu’ils portent de jolis titres anglicisés à souhait. "Member of the Management Board and Executive Senior Vice-President of Office Services", ça claque ! Mieux que "sous-directeur en charge du secrétariat"
Gaston Lagaffe, le garçon d’étage qui fait les photocopies, est devenu Xerox Manager. Monsieur Demesmaeker n'est plus un gros client, mais un partenaire, certes commercial, mais très particulier. C'est à la limite des convenances en terme de sous-entendus sexuels, mais le relationnel y gagne. D'ailleurs, dans les couloirs, on se tutoye sans se connaître, on s'appelle par son prénom (au point de souvent ignorer le nom de famille), on garde les moutons ensemble.
Grâce aux Ressources Humaines, celle qui grommelle tout le temps en vidant les poubelles pleines de cochonneries de Gaston n’est plus une femme de ménage, mais, c’est bien connu, une technicienne de surface affectée à la propreté des locaux fonctionnels. Elle ne gagne plus maigrement sa vie en nettoyant les crasses des autres, mais elle est responsable de la mission de maintenance de l’hygiène des postes de travail à un niveau respectant les normes ISO et sanctionné par la juridiction européenne en la matière. Oui oui, ce n’est pas un gagne-pain, mais une mission. Un sacerdoce, quoi. On ne bosse plus ! Non, on remplit une mission utile au bien-être de l'entreprise (que l'on veut faire passer pour LA société). 

Celui qui n’est pas convaincu de l’importance de sa charge remet en cause toute la philosophie d’entreprise, tout le respect qu'il doit à ses contemporains par le biais de ses collègues et la belle image qu’ont les Ressources humaines de la vie (qui ne tourne qu’autour du travail) et doit donc être immédiatement et irrévocablement lourdé afin de ne pas compromettre l’intégrité morale de l’ensemble de la société civile. De ce fait, les chômeurs ne sont pas des gens qui ont du mal à s’intégrer au monde du travail, comme on pourrait le croire, mais ce sont des gens qui sont incapables de ne pas vivre que dans le monde du travail. Comme s’il y avait quelque chose à côté ! Vraiment que des nuisibles ceux-là !

Pour en revenir à notre définition, animer une équipe, donc, ce n’est pas simplement être chef. Il y a trop de chefs « à l’ancienne » qui n’animent rien du tout, mais qui arrivent de grand matin pour s’enfermer dans leur bureau comme des ermites en pleine contemplation. C’est fini ça. Animer une équipe n’est pas simplement être chef, c’est jouer au petit chef. Seulement, ça ne se dit pas, c’est négatif. Les Ressources Humaines n'oseraient jamais écrire dans une petite annonce qu’on recherche un connard pour en faire chier des ronds de chapeaux à ses subalternes. D’ailleurs, il n’y a plus de subalternes, il n’y a que des collaborateurs (et là, les Ressources Humaines, elles n’ont même pas tressailli à l’idée que ce mot peut avoir une connotation très négative. On ne fait pas d’Histoire, on fait de la comm’). 
On recherche un animateur, comme pour les émission télés : un mec qui parle beaucoup pour ne rien dire afin d’endormir l’équipe pour qu’elle participe au jeu mais ne gagne jamais le gros lot. Le taff, c’est un jeu amusant, puisqu’il y a des équipes et un animateur et qu’on y a introduit la notion de compétitivité. L’employé, le « collaborateur », est un concurrent, à la compétition, pour les autres collabos. C’est « Une Famille en Or » mais avec la pression de « Qui veut Gagner des Millions » quand on donne une mauvaise réponse.

Vous l’aurez compris, plus on édulcore la langue, plus on sophistique un jargon, et plus ce que cela cache est gros. C'est, tout simplement, un exemple flagrant des dérives dangereuses de l'application stricte du Politiquement Correct. Ca part de l'intention louable de ne vouloir vexer personne en utilisant des termes soi-disants valorisants, et ça se termine comme dans le roman 1984, où la dictature en place a réinventé la langue en réduisant le vocabulaire à quelques miliers de mots et en utilisant de l'euphémisme et du ronflant, du pompeux pour qualifier le plus inqualifiable (imaginez par exemple que Brice Hortefeux ait la même fonction, mais qu'il soit Ministre de la Fraternité entre les Peuples).

C’était déjà pas drôle de travailler avant, mais maintenant que c’est une compétition à qui sera le meilleur G.O., que plus l’environnement de travail est impitoyable, plus on voudrait se faire croire que c’est des vacances organisées par le C.E., ça devient carrément triste, le travail. Heureusement qu’il y en a pour animer tout ça ! Moi aussi, j’anime souvent des repas de famille. Je pourrais faire pareil au bureau en racontant quelques gaudrioles, ça chauffe la salle. Mais au Service Recrutement des RH, ils ont dit que ce n’était pas la bonne méthode. « Vous nous faites du Dechavanne, monsieur. Nous, on cherche une Laurence Bocolini. » Vous êtes le maillon faible, au revoir et rendez-vous à l’ANPE !

Okay !


okay
« Okay », prononcé sur le ton du personnage de Jacqouille la Fripouille, vous souvenez-vous de cette horreur ? 
Premièrement, je n'en vois pas la drôlerie. Deuxièmement, imiter un personnage de film idiot (je veux dire le personnage … enfin le film aussi) n’est pas des plus valorisant. Troisièmement, le film commence à dater et si l’expression n’est pas passée de mode, elle commence a être désuète. Tant mieux ! 

Il n’y a pourtant pas de mal à utiliser des répliques de cinéma dans des conversations courantes (et même si vous ne le faites jamais, je ne vous jette pas la pierre, Pierre). On montre ainsi qu'on a aussi des références culturelles. Mais quelles références quand on cite un rôle du très irritant et mauvais fusesien Clavier ! Je ne connais que peu de gens capables de me citer de mémoire les répliques les plus tordantes de Michel Audiard. Pourtant, certaines de ses phrases mériteraient d’être apprises en cours de français dès le CP : 
« Mais moi, les dingues, je les soigne. J'm'en vais lui faire une ordonnance, et une sévère ! J'vais lui montrer qui c'est Raoul ! Aux quat' coins de Paris qu'on va le retrouver, éparpillé par petits bouts, façon puzzle. Moi, quand on m'en fait trop, j'correctionne plus : j'dynamite ! J'disperse ! Je ventile ! » 
Certes, ce film de plus de 40 ans est lui aussi passé de mode, mais ça m’en a tout de même une autre gueule que de passer pour un débile en couinant « Okay ! » Disons que le texte est plus … étoffé.

Vous ne rêvez pas, l'illustration ci-dessus est bien la pochette d'un CD 2 titres reprenant cette fameuse réplique. Vous ne me croyez pas ? Consultez ici les paroles. Et n'oubliez pas de pousser un gros soupir en fermant la fenêtre de navigation.

J'ai envie de dire ...

Ca me donne vraiment envie de dire des grossièretés quand on me dit : « J’ai envie de dire … » 
Eh bien alors, DIS-LE ! Ne te retiens surtout pas pour moi, vu que tu vas le dire quand même dans la subordonnée. 

Je me doutais déjà que cette expression sous-entendait quelque part la suite : "Parce que peut-être vais-je dire quelque chose qui ne va pas du tout vous plaire, peut-être même est-ce une énorme connerie, alors je vous préviens tout de suite, j'ai envie de dire signifie que je ne l'ose pas vraiment, mais que je le fais quand même mais je vous aurais prévenu alors pas taper sur la tête à moi !" 
Bien entendu, c'est le message que la personne veut faire passer, alors qu'en général, elle pense : "Je dis ce que je veux et je vous emmerde, mais ça fait plus diplomatique quand on commence comme ça"
Je ne suis pas le seul que cela semble irriter, puisqu'en voilà au moins un qui est d'accord avec moi, sur ce blog de 24 heures philo.

C'est mon dernier mot !

Malheureusement, ce n'est pas encore la dernière des expressions honnies. Je vous parle de « C’est mon dernier mot », en général suivi du prénom de l’interlocuteur, quand ce n’est pas par un cordial « Jean-Pierre », évidemment par clin d’œil à la phrase-clé de l’émission Qui veut gagner des millions ? animée par Jean-Pierre Foucault. Au début, c’est marrant. A la fin, et surtout quand on vous appelle Jean-Pierre, c’est usant. On aimerait répondre que si c’est ton dernier mot, eh bien crèves, connard. Mais ça serait méchant. Cela montre une fois de plus l’influence de la télévision, principal relayeur d’inepties, sur le vocabulaire de tout un pays.



Tout donner ! Rien lâcher !

Vous allez finir par me prendre pour un antisportif primaire. C'est faux. Je n'ai rien contre les gens qui courent pour le plaisir, s'affrontent pour la beauté du geste, courent derrière des médailles comme un premier ministre derrière la croissance de son pays, même si ce sont des concepts qui m'échappent. Je vais même vous faire un aveu : j’ai moi-même pratiqué un sport pendant plus de 10 ans. Le judo, dans mon esprit, était une occupation saine où en plus d’apprendre à se maîtriser et à se défendre, on apprend le respect de l’adversaire et le respect des règles. On ne peut pas en dire autant de tous les sports, surtout les plus populaires. Et en plus, cela me faisait un cercle social en dehors de ma piaule et de mon bahut.

Bref, je n’ai rien contre les athlètes, surtout quand ils sont plus forts que moi. Ceux que j'ai dans le collimateur et qui sont bien plus bêtes que ce que l'on dit des sportifs, ce sont ceux qui commentent leurs exploits. Les chroniqueurs sportifs battraient même les politiciens sur le maniement de la langue de bois, des expressions toutes faites, de l'emploi des clichés creux, des images vides de sens.

Dernier exemple en date : tombant par hasard sur la rubrique sportive de France 3 après le journal télévisé, je me dis que cela ne me coûterait rien de prêter l'oreille aux résultats des sports populaires. Ca me fera toujours un sujet d’échanges verbaux avec mes partenaires de machine à café au boulot.
Horreur et damnation ! J'entends le commentateur (je refuse d'appeler ces gens des journalistes, le métier est déjà bien assez dévalué comme cela) encourager un quelconque sportif en ces termes : « Allez ! Allez ! Faut tout donner ! Tu vas rien lâcher ! »
L'une et l'autre expression n'ont déjà pas beaucoup de sens prises à part, mais dites d’un seul trait dans la même phrase et au-delà de la figure de style [1] qui consiste à dire « tout » et, justement, son contraire, on a carrément un contresens, ou plutôt un non-sens. Je m'explique.

Dans « tout donner, » je me demande de quel tout il s'agit. Donner tout quoi ? Est-ce une question de générosité et d'avarice ? Donne-t-on tout ce qu'on possède ou seulement toute son énergie ? « Ne rien lâcher, » au contraire, suppose que l'on doit tout garder pour soi. Notez que « lâcher » signifie ici plus ou moins la même chose que donner. « Il n’a pas voulu lâcher un bifton » ou « il n’a pas voulu donner d’argent » ont la même signification, bien que de registre différent. En une seule proposition, on demande donc à ce sportif de « tout donner » et de « ne rien donner » ou encore « lâches-toi, mais ne lâches rien. » J'imagine la gestuelle qui accompagne le conseil prodigué. Le grand dadais en short qui se voit obligé de tendre une main et de garder l'autre dans sa poche. 

En plus d'être contradictoire, cette phrase est d'un style affligeant. Si ces gens qui se disent journalistes l'étaient vraiment, ils utiliseraient plutôt, sans contre-sens, des expressions comme : « Il faut persévérer et ne surtout pas baisser les bras. » Ils exhortaient les sportifs à « s'investir sans se démoraliser » ou tout simplement à « faire de leur mieux sans faillir ».
Seulement, ces grands reporters des arènes sportives préfèrent parler comme des ados qui se donnent un genre en massacrant la langue à petits coups de petites phrases très moches.
Je suis décidé à tout donner pour les dénoncer et à ne surtout pas les lâcher.

[1] Les connaisseurs auront reconnu un oxymore.

Philosophie d'entreprise.

Il y a peu, je cherchais une agence de création web. Parcourant les sites de webdesigners de mon département, je tombe sur d'innombrables pages toutes plus belles, plus professionnellement et plus savamment composées les unes que les autres.
Mon poil se hérissa pourtant en lisant l'introduction de l'une de ces agences, que je vous cite ici de mémoire hélas, car je ne retrouve plus le lien :
« Notre philosophie d'entreprise s'inscrit dans une démarche de qualité orientée client. »
Suivaient quelques autres phrases à l’emporte-pièce. J’ai cru lire des copiés/collés de prospectus de vente par correspondance. Ma formation de linguiste m'interdit de considérer que telle ou telle langue est moins belle ou moins intéressante qu'une autre. Mais avec la langue de bois, des fois, j'ai vraiment du mal.

Tout à fait !

Tout à fait en signe d'acquiescement fut probablement popularisé par le fameux « Tout à fait, Thierry ! » de Jean-Michel Larqué à la fin des années 90. Les gens commencent enfin, peu à peu, à comprendre que cette forme est tout à fait incongrue [ndlr : et là je l'utilise à bon escient].
Entendu maintes fois à la télé ou à la radio :
« Notre prochain candidat est une candidate [ndlr : celle-là aussi elle est gonflante], nous accueillons Germaine. Alors tout d'abord Germaine bonjour.
-- Bonsoir. [ndlr : car Le Juste Prix passe le midi mais comme c'est enregistré le soir, y en a toujours pour faire la gaffe]
-- Germaine, vous êtes restauratrice dans un petit village du Gers.
-- Tutafé.
-- Vous êtes marié et vous avez trois enfants.
-- Tutafé.
-- Alors Germaine, je sens que vous êtes venue pour gagner.
-- Tutafé. Le million ! Le million !
-- Héhé ! Germaine est une petite impatiente. Je ne vais pas vous laisser mariner dans votre jus plus longtemps [ndlr : petit clin d'œil de l'animateur, c’est le comble pour une restauratrice !]. Je vous laisse donc tourner la roue. Un petit mot pour les gens qui nous regardent ?
-- Tutafé.
-- Oui, ça fait tout juste un mot, très bien ! Peut-être un petit message personnel ?
-- Tutafé. Alors je voudrais faire un petit coucou [ndlr : une autre expression qui me saoule] à toute ma famille.
-- Votre mari et vos trois enfants qui n'ont pas pu venir aujourd'hui pour vous accompagner ?
-- Tutafé.
-- Ah mais Germaine attention ! La roue ralentit, elle s'arrête. Eeeeeeeeet ... Ah, dommage, c'est la case banqueroute et vous passez votre tour. Eh bien, l'important est de participer. Pas trop déçue ?
-- Tutafé.
-- Merci et à la semaine prochaine pour un nouveau question pour uuuuuuuuuuuuuuuuuuun champioooon ! »

Manque de réalisme

La prochaine expression agaçante est issue, une fois n'est pas coutume, du milieu des commentateurs sportifs. Ceux-là mêmes que se sont rendus coupables de la prolifération de « tutafé » et de « montée en puissance ». Il s'agit de la phrase : « Telle équipe a perdu par manque de réalisme. » J'en veux pour preuve que cette expression ridicule est liée au milieu du sport : voyez vous-mêmes les titres de ces pages référencées par Google. Que du sport (plus particulièrement du football) ou presque !

Je ne suis toujours pas certain d'où les amateurs de sports qui se disent journalistes par le seul fait de passer à la télé nous sortent cette expression, ni quelle signification ils lui prêtent exactement. J'en ai une vague idée. Ca vaut ce que ça vaut, car je ne suis pas certain d'avoir bien compris ce que le réalisme de Platon ou de Thomas d'Aquin a à voir là-dedans. A moins qu'il ne s'agisse d'un hommage au courant artistique du XIXe siècle et que les têtes pensantes (pfihihi !) du monde sportif français soient des aficionados de Hugo, Flaubert et Balzac. Allez donc savoir si manquer de réalisme, pour des joueurs de rugby ou de foot, ne signifie pas plutôt qu'ils ne se sentent pas en mesure de recréer les mouvements stylistiques des pinceaux de Millet ou de Courbet en réalisant leurs dribbles par entrechats, leurs plaquages sur pointes ou leurs tacles en grand écart. Ca serait prêter de bien gracieuses prétentions à ces pratiques physiques.

Admettons plutôt qu'une équipe de football relativement médiocre, par exemple, arrive sur le terrain et croit être capable de battre le tenant du titre en lui collant 5 prunes dans les filets. Cette petite équipe manque singulièrement de réalisme et ferait mieux de croire qu'elle va se ramasser 5 prunes dans les filets.
Inversement, une excellente équipe qui foule la pelouse d'une amicale de province manque autant de réalisme que d'humilité en étant sûre de leur coller 5 prunes dans les filets au lieu de rester méfiant face à une petite équipe dont elle ne connaît pas le jeu.
Deux équipes moyennes qui se rencontrent feraient chacune preuve d'un criant manque de réalisme en pensant coller 5 prunes dans les filets adverses.

En somme, quand on entre sur la pelouse avec l'envie de remporter le match, on manque tellement de réalisme que c'est bien fait si on perd. D'ailleurs, il n'y a que les perdants qui manquent de réalisme, c'est bien connu. Jamais l'on blâmera un vainqueur de son excès de confiance qui entraîne une relative perte du sens de la réalité (car je crois comprendre que c'est cela qu'on veut dénoncer, hors considérations artistiques). Au mieux, on félicitera le vainqueur pour son audace et pour avoir "tout donné" (encore une abomination verbale, tiens) !

Bref, les commentateurs sportifs manquent particulièrement de réalisme en croyant que la plupart des équipes feraient mieux de jouer pour perdre ou lieu d'avoir confiance en leur jeu.

dimanche 13 septembre 2009

L'album de la maturité et autres absurdités musicales.


Quand le succès est au rendez-vous, l'album de la maturité est salué par la critique ! Vous ne voyez la signification exacte de ces clichés de haut vol ? Rassuez-vous, moi non plus !

L'album de la maturité, pour un interprète musical, c'est, comme son nom l'indique, un album plus mûr que les précédents. Un truc sans prétention que l'auteur recadre dans les limites de la crédibilité (ou parfois de la débilité) de ses textes. Un truc sérieux, moins fantaisiste, plus grave. Bref, l'album de la maturité est chiant. Au mieux, les critiques pas trop vaches ou qui doivent être gentils se servent de cet euphémisme parce qu'il est aussi chiant de parler de cet album que de l'écouter. Au pire, c'est toujours une phrase que l'on utilise même sans arrière-pensée quand on ne sait pas quoi dire de la galette.
L'album de la maturité me fait hurler de rire (il y a longtemps que cela ne me fâche plus) quand il désigne le second album d'un gagnant de télé-crochet qui vient de fêter ses 22 ans et qui fait dans la variété la plus plate et dansante qui soit. L'album de la maturité me fait pouffer quand il s'agit du huitième album d'une chanteuse à voix gueularde qui réchauffe depuis 15 ans le même refrain de son premier tube de l'époque où elle était encore mineure d'âge.
Par manière de dérision, cette expression a déjà été utilisée pour des albums de débutants, pour des compilations et même pour le quarante-sixième album d'un artiste qui entre dans son demi-siècle de carrière musicale. Et c'est tant mieux ! Il faut continuer ! Tournons en dérisions, ridiculisons, conspuons ce cliché immonde qui ne se réfère, comme la plupart des expressions que je déteste, à tout et à rien.

Pour enfoncer le clou, cet album de la maturité, en plus d'être chiant à écouter, fut généralement très laborieux car il est souvent un nouvel album tant attendu (on se demande parfois par qui quand on voit le travail de "l'artiste"). Un album tant attendu qu'il devrait en toute logique arriver en retard. Or, et c'est impressionnant, en général, le succès est au rendez-vous.
Ah bon ? Attendez que je vérifie mon agenda. J'avais rendez-vous avec le succès il y a deux mois, mais il m'avait posé un lapin. Je comprends mieux pourquoi, puisqu'il avait rendez-vous avec l'album de la maturité. Non mais on nous prends vraiment pour des cons, quand on y pense ! Si cela peut se dire qu'on rencontre un certain succès, c'est purement fortuit et certainement pas sur rendez-vous, bordel de Dieu ! Rendez-vous, mon cul ! Conférence de presse, oui ! Tout est truqué ! Non seulement l'album de la maturité rencontre le succès lors d'un rendez-vous, mais en plus, ce n'est pas un tête-à-tête. La critique était invitée aussi ! Et qu'est-ce qu'elle fait quand elle voit l'album de la maturité se pointer au bistrot où le succès l'attends depuis deux ans devant une tasse de café froid ? Elle le salue !
Même pas qu'elle l'engueule, non ! La critique est là, et au lieu de critiquer, en bien ou en mal, elle salue ! Elle dit : "Bonjour ! Ca biche, le mature ?
-- Ma foi, ça cartonne !" (car n'oublions pas que les albums, bien que manufacturés en polycarbonate, cartonnent. Tandis que les disques vinyles gondolaient).
-- Bon, tu m'en voudras pas, hein vieille branche, mais j'suis à la bourre là, j'ai pécho le succès, j'vais me l'faire avant que ça retombe.
-- On s'bigophone et on va en boîte ce soir ?
-- Ah ouais, ça tombe bien ! Sortir en boîte, ça va me changer de sortir dans les bacs !"
On croit rêver ! Si c'était encore à confirmer, je dirais que la critique est conne.

vendredi 11 septembre 2009

Croquer la vie à pleines dents


J'ai content, je suis joie et ça se voit : je croque la vie à pleines dents.
Non mais qu’est-ce que c’est que cette image toute pourrie ? Les trucs qui se croquent à pleines dents, en général, ce sont des fruits. Je vous conseille la pomme ou la poire. Évitez tout de même les fruits trop juteux pour ne pas vous en mettre partout et surtout mâchez bien avant d’avaler, parce que quand on croque à pleines dents (pour le peu que les dites dents soient en bon état), ça fait des gros morceaux dans la bouche. En tout cas, évitez de vous faire mal en croquant la vie. Vous vous ferez mal à faire quelque chose qui ne veut rien dire et qui ne sert à rien. Mais à part ça, vous pouvez continuer de profiter de la vie, ne vous gênez pas pour moi.

Être pétri de certitudes.

Être pétri de certitudes, ou d'autre chose, selon l’interlocuteur qui vous pétrira à sa guise avec ce qui lui tombe sous la main comme reproche à vous faire, est encore une de ses images parlantes qui cache la vacuité du discours de celui qui la prononce. Ne sachant pas quoi répondre à un interlocuteur sûr de ce qu'il dit (qu'il ait tort ou raison, peu importe), déstabilisé par l'aplomb de celui-ci, il est facile de le juger pétri de certitudes. Un joli euphémisme pour lancer la serviette-éponge en rétorquant que l'autre est trop têtu pour comprendre.
Avant, l'action de pétrir était l’apanage des boulangers, qui pétrissaient surtout de la pâte à pain, et qui étaient bien embêtés quand il n'y avait plus de quoi pétrir, car ils se retrouvaient dans le pétrin à la place de leur pâte. Comme certains d’entre nous sont trop bonne pâte, ils gobent tout ce qu’on leur raconte et y croient dur comme fer. Du coup, ils sont pétris de certitudes. Du grand n’importe quoi. J'en suis pétri-fié de stupeur.

Tournons une page de publicité.


Tourner une page de publicité est une expression heureusement tombée en désuétude. Je l'entendais à longueur d’émission dans les années 80. Je vous situe le contexte : nous sommes à la télévision, une personne payée pour montrer sa plus ou moins jolie gueule dans la lucarne l’est également pour nous avertir que la direction de la chaîne nous impose quelques minutes de spots publicitaires. Le présentateur ou la présentatrice pourrait annoncer en toute honnêteté : « C’est bon les gars, vous pouvez aller pisser en vitesse en attendant que l’émission reprenne parce qu’on doit changer la configuration du plateau et un invité est un peu à la bourre. Alors si au passage vous voulez vous chopper une bière au frigo, allez-y gaiement, on s’occupe de tout ! »

Au lieu de cela, le beau gosse ou la belle garce de service essaie de nous faire croire que nous sommes en train de lire un magazine et qu’entre un reportage photo sur l’épilation masculine et l'horoscope de la semaine se trouve quelques encarts publicitaires qu’il nous est loisible de passer sans regarder. C’est à nous de tourner la page (de pub) pour revenir à la suite.

Déjà à l’époque, la télé nous prenait vraiment pour des cons.

Au niveau du vis-à-vis de dans le cadre de ...


Ces locutions-là sont au langage ce qu’Eric et Ramzi sont à l’humour : des plaies.
En guise d'exemple, penchons-nous sur ce petit condensé de déclarations de ce délégué syndical (transcription au mot-à-mot que j'avais faite lors d'une réunion) :


« […] ces trois points à distribuer vis-à-vis des gens qui font de la manutention au niveau de chez Delhaize »

ou encore (et du même) :

« Et donc ma question va aussi bien vis-à-vis du Service, je dirais, de la Médecine du Travail, aussi vis-à-vis, effectivement, du Service Interne de Prévention, donc des conseillers en la matière, dans le cadre, effectivement, de leurs recommandations, qu’ils font, dans le cadre, effectivement, des visites approfondies, des visites spontanées, je ne sais tout quoi, hein, parce que … »

Parfaitement ! Une question vis-à-vis de quelqu'un dans le cadre des recommandations faites dans le cadre de visites ! Au niveau de l’intelligibilité, je propose de bannir ces expression du cadre du vocabulaire courant et d'interdire au prolos de se « recauser » comme dit mon père en parlant de ceux qui éructent plus haut que vis-à-vis de leur cul.

La montée en puissance

Voici une locution qui en soi n'est pas une aberration, mais qui m'irrite par son usage multiple et répété absolument inadapté au contexte. L'apogée de l'usage abusif a été atteint lors des retransmissions télévisées des Jeux Olympiques de 2008 à Pékin. Lors d'à peu près toutes les épreuves de toutes les disciplines possibles et imaginables, l'on pouvait assister à la montée en puissance d'un athlète lambda qui n'avait pour seul mérite que de confirmer une progression constante de ses performances au cours de la saison ou de la compétition ou parfois, après un début d'épreuve mitigé, de repasser la plupart de ses adversaires.
A la longue, c'est usant. Le pire, c'est que cette expression galvaudée est restée quelques temps dans les bouches pour qualifier quasiment toutes les remontées notoires, les performances remarquables, les progressions fulgurantes et mêmes les usages fréquents et les émergences, sans avoir un quelconque rapport avec le sport.
Vivement la chute en affaiblissement !

Il faut appeler un chat un chat

On vous l'a sûrement reproché aussi : il faut toujours appeler un chat un chat. Et pourquoi, je vous prie, ne l'appellerais-je au moyen de divers sobriquets couramment attribués à cette espèce animale tels que mistigri, félin, greffier, sac à puces ou encore boule de poils ? Le mien s'appelle Chouchenn, mais je le hèle souvent par son surnom Chouchou. Il n'y a que ma compagne pour fréquemment user de la dénomination « Le chat ! » quand il est en train de faire une bêtise. Dans ces situations-là, je le nomme « Nom de Dieu de sale bête », mais c'est plus long à dire et il ne s'entend pas à ce nom.

Bref, l'injonction autoritaire selon laquelle il faut appeler un chat un chat implique qu’on ne peut l'appeler autrement que chat. Mais pourquoi justement prendre le chat en exemple ? N'aurait-on pas pu dire « il faut appeler un radiateur un radiateur » ? Les espagnols, à ce qu'il parait, disent « il faut appeler le vin le vin et le pain le pain ». Le choix du nom est tout aussi arbitraire. En revanche, je suis absolument d'accord pour nommer les choses par leur nom (ou, au demeurant, par un synonyme). Ce qui signifie qu'il faut cesser de parler à mots couverts ou par euphémismes. Ou par expressions sottes.

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