Mon blog-notes pour vous parler du métier de traducteur, mais aussi et de manière plus générale de la langue française, de son étymologie, de sa littérature, de sa traduction, de ses expressions et d'un tas d'autres surprises.
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lundi 14 septembre 2009

Tout donner ! Rien lâcher !

Vous allez finir par me prendre pour un antisportif primaire. C'est faux. Je n'ai rien contre les gens qui courent pour le plaisir, s'affrontent pour la beauté du geste, courent derrière des médailles comme un premier ministre derrière la croissance de son pays, même si ce sont des concepts qui m'échappent. Je vais même vous faire un aveu : j’ai moi-même pratiqué un sport pendant plus de 10 ans. Le judo, dans mon esprit, était une occupation saine où en plus d’apprendre à se maîtriser et à se défendre, on apprend le respect de l’adversaire et le respect des règles. On ne peut pas en dire autant de tous les sports, surtout les plus populaires. Et en plus, cela me faisait un cercle social en dehors de ma piaule et de mon bahut.

Bref, je n’ai rien contre les athlètes, surtout quand ils sont plus forts que moi. Ceux que j'ai dans le collimateur et qui sont bien plus bêtes que ce que l'on dit des sportifs, ce sont ceux qui commentent leurs exploits. Les chroniqueurs sportifs battraient même les politiciens sur le maniement de la langue de bois, des expressions toutes faites, de l'emploi des clichés creux, des images vides de sens.

Dernier exemple en date : tombant par hasard sur la rubrique sportive de France 3 après le journal télévisé, je me dis que cela ne me coûterait rien de prêter l'oreille aux résultats des sports populaires. Ca me fera toujours un sujet d’échanges verbaux avec mes partenaires de machine à café au boulot.
Horreur et damnation ! J'entends le commentateur (je refuse d'appeler ces gens des journalistes, le métier est déjà bien assez dévalué comme cela) encourager un quelconque sportif en ces termes : « Allez ! Allez ! Faut tout donner ! Tu vas rien lâcher ! »
L'une et l'autre expression n'ont déjà pas beaucoup de sens prises à part, mais dites d’un seul trait dans la même phrase et au-delà de la figure de style [1] qui consiste à dire « tout » et, justement, son contraire, on a carrément un contresens, ou plutôt un non-sens. Je m'explique.

Dans « tout donner, » je me demande de quel tout il s'agit. Donner tout quoi ? Est-ce une question de générosité et d'avarice ? Donne-t-on tout ce qu'on possède ou seulement toute son énergie ? « Ne rien lâcher, » au contraire, suppose que l'on doit tout garder pour soi. Notez que « lâcher » signifie ici plus ou moins la même chose que donner. « Il n’a pas voulu lâcher un bifton » ou « il n’a pas voulu donner d’argent » ont la même signification, bien que de registre différent. En une seule proposition, on demande donc à ce sportif de « tout donner » et de « ne rien donner » ou encore « lâches-toi, mais ne lâches rien. » J'imagine la gestuelle qui accompagne le conseil prodigué. Le grand dadais en short qui se voit obligé de tendre une main et de garder l'autre dans sa poche. 

En plus d'être contradictoire, cette phrase est d'un style affligeant. Si ces gens qui se disent journalistes l'étaient vraiment, ils utiliseraient plutôt, sans contre-sens, des expressions comme : « Il faut persévérer et ne surtout pas baisser les bras. » Ils exhortaient les sportifs à « s'investir sans se démoraliser » ou tout simplement à « faire de leur mieux sans faillir ».
Seulement, ces grands reporters des arènes sportives préfèrent parler comme des ados qui se donnent un genre en massacrant la langue à petits coups de petites phrases très moches.
Je suis décidé à tout donner pour les dénoncer et à ne surtout pas les lâcher.

[1] Les connaisseurs auront reconnu un oxymore.

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